En accueillant la première édi1on du Saudi Independent Cinema Salon, ESRA Paris n’a pas seulement ouvert ses portes à une programma1on consacrée au cinéma d’auteur saoudien. L’école est devenue, le temps d’une journée, un lieu de circula1on des œuvres, des idées et des regards, où projec1ons, arts visuels et échanges avec le public ont dessiné les contours d’un dialogue culturel en construction.
Par Sara Berretima
Il est des événements qui ne se résument pas à leur programmation. Ils se définissent par les conversations qu’ils provoquent, les rencontres qu’ils rendent possibles et les perspectives qu’ils ouvrent. La première édition du Saudi Independent Cinema Salon (SICS), organisée le 9 juillet 2026 à ESRA Paris, appartient à cette catégorie.
Dès l’entrée de l’école, le visiteur comprend qu’il ne s’agit pas d’une simple succession de projections. Dans les couloirs, les étudiants croisent des réalisateurs, des enseignants échangent avec des producteurs, des discussions s’engagent avant même que les lumières de la salle ne s’éteignent. Le cinéma n’est plus seulement projeté : il circule.
En accueillant cette première édition, ESRA inscrit naturellement cette initiative dans la continuité de son projet pédagogique. L’école forme aux métiers du cinéma, mais elle constitue aussi un espace où les films peuvent être vus, interrogés et discutés. Cette articulation entre transmission, création et réflexion donne à la journée une tonalité particulière : les œuvres ne sont pas présentées comme des objets achevés, mais comme le point de départ d’un échange.
Le Saudi Independent Cinema Salon est né de cette volonté de favoriser la rencontre. Imaginé par la réalisatrice et artiste visuelle Gigi Hozimah, en collaboration avec Benjamin Azoulay, vice-président d’ESRA, le projet entend offrir une visibilité au cinéma d’auteur saoudien tout en créant un cadre propice au dialogue avec les publics européens. Le choix d’un format volontairement resserré participe de cette ambition. Ici, chaque projection est prolongée par une discussion ; chaque rencontre ouvre de nouvelles pistes de réflexion.
La programmation témoigne de la diversité des écritures qui traversent aujourd’hui le cinéma indépendant saoudien. Avec The Moment Mozart Mourned Himself, Aqeel Alkhamees explore les territoires de la mémoire et de la solitude à travers une proposition expérimentale où la narration se construit par fragments. Takes on People Smoking, de Mohsen Ahmed, transforme un geste du quotidien en expérience de regard, révélant la capacité du cinéma à faire surgir l’extraordinaire de l’ordinaire. Dans Damaged Masculinity, Majed Al Saihati interroge les représentations contemporaines de la masculinité en jouant des tensions entre drame et ironie.
Enfin, And Then Comes Winter, écrit et réalisé par Gigi Hozimah, clôt la programmation par un récit intime où les silences et les regards disent autant que les dialogues.
Réunies au sein d’une même programmation, ces œuvres ne cherchent pas à représenter une image unique du cinéma saoudien. Elles donnent au contraire à voir une pluralité de démarches, de formes et de sensibilités. Ce qui les rapproche n’est pas un sujet commun, mais une même liberté d’écriture.
Pour autant, l’essentiel se joue peut-être une fois les projections terminées.
Lorsque les lumières se rallument, les spectateurs restent dans la salle. Les échanges commencent. Les questions portent autant sur les choix de mise en scène que sur les conditions de production, les influences cinématographiques ou les réalités sociales évoquées par les films. Étudiants, enseignants, réalisateurs et professionnels confrontent leurs lectures, parfois divergentes, toujours nourries par le désir de comprendre ce que les œuvres donnent à voir au-delà de leur récit.
La présence du critique Alex Masson, membre du comité de sélection du Festival international du film de San Sebastián, enrichit ces discussions. Son intervention replace les films dans une perspective plus large, en les reliant aux évolutions du cinéma d’auteur contemporain et aux questions qui traversent aujourd’hui la création internationale. Les conversations ne cherchent pas à produire un consensus ; elles prolongent le travail des films en ouvrant de nouveaux chemins d’interprétation.
Cette circulation entre les œuvres et les regards trouve un écho dans l’exposition My Body Is My World, présentée parallèlement aux projections. Conçue par Gigi Hozimah avec l’artiste Hanaa Hejazi, elle invite les visiteurs à passer du cinéma aux arts visuels sans rupture. Les thèmes du corps, de la mémoire et de l’identité y apparaissent sous d’autres formes, comme si les images exposées poursuivaient silencieusement les récits découverts à l’écran. L’exposition ne constitue pas un simple prolongement de la programmation ; elle participe pleinement à la cohérence de l’ensemble.
Cette continuité est sans doute l’une des réussites de cette première édition. Rien ne semble isolé : les projections conduisent aux discussions, les discussions aux rencontres informelles, les rencontres à l’exposition. Le Salon se construit moins comme une succession d’événements que comme un parcours où chaque étape éclaire la précédente.
Dans cette perspective, le rôle d’ESRA apparaît naturellement. L’école n’est pas seulement le lieu qui accueille le Salon ; elle en constitue le cadre intellectuel. Les échanges qui se poursuivent dans les couloirs, les conversations improvisées entre étudiants et réalisateurs, les questions qui prolongent les projections rappellent qu’une école de cinéma est aussi un espace où se fabrique le regard critique. La pédagogie ne se limite plus à la salle de cours : elle se nourrit de la rencontre avec les œuvres et avec celles et ceux qui les créent.
Le partenariat développé avec ESRA donne ainsi au projet une dimension qui dépasse la seule diffusion de films. Sous l’initiative de Benjamin Azoulay, cette collaboration inscrit le Salon dans une dynamique où enseignement, création et coopération internationale se répondent. En réunissant des cinéastes, des étudiants, des enseignants, des critiques et des professionnels dans un même lieu, l’événement crée les conditions d’un dialogue qui s’inscrit pleinement dans la mission de l’école.
Au terme de cette journée, ce ne sont pas seulement quatre films qui auront été présentés au public parisien. C’est une manière de penser la circulation des œuvres qui s’est esquissée : un cinéma qui se découvre dans la projection, se comprend dans la discussion et continue d’exister dans les conversations qu’il suscite.
Lorsque les derniers visiteurs quittent les espaces d’ESRA, les échanges se poursuivent encore sur le seuil de l’école. On parle d’écriture, de mise en scène, de mémoire, de production, des films que l’on vient de découvrir et de ceux qu’il reste à montrer. Peut-être est-ce là que réside la véritable réussite de cette première édition : avoir créé, le temps d’une journée, un lieu où les œuvres ne s’arrêtent pas au générique de fin, mais continuent à vivre dans le dialogue qu’elles ouvrent.




